Le Télétravail en France – Une vraie opportunité à saisir

Le télétravail très en retard en France.

Télétravail - la technologie rend le travail à distance pratique

Avant d’embarquer sur le sujet du télétravail en France, il faudrait définir ce que c’est.  En m’appuyant sur la définition de l’Accord-Cadre Européen du 16 juillet 2002, le télétravail est le travail qui se fait à distance du bureau grâce aux technologies, principalement à la maison ou dans un local qui est plus pratique par rapport au domicile (par exemple: un centre de télétravail), et cela de façon régulière.   Ce travail doit s’accomplir pendant les horaires habituels du travail et peut être soit un travail spécifique, ou à temps partiel, mais jamais celui ramené ponctuellement ou même chroniquement à la maison.

Le télétravail – un réel intérêt stratégique

A mon avis, le télétravail porte un intérêt absolument stratégique pour les entreprises.  L’intérêt semble gagnant-gagnant pour tous, avec des avantages économiques (gain de productivité, souplesse d’organisation…), ergonomiques (qualité de vie pour le salarié, éviter les temps de transport et les bouchons) et donc écologiques. Quand on entend tous les malheurs et le mal-être des salariés d’entreprise, il semblerait critique de trouver des solutions.  Un dispositif de télétravail devrait à mon sens en faire partie (parmi d’autres actions, bien entendu).

Il était estimé par Gartner qu’en 2011, il y aurait au monde 112 millions de personnes faisant au moins un jour (>8h) par mois de télétravail.  Aux États-Unis, selon l’étude « WorldatWork Telework TrendlinesTM 2009” faite par The Dieringer Research Group, ils étaient 33.8 million d’Américains qui faisaient du télétravail en 2008, une augmentation radicale depuis 3 ans, boosté par une conjoncture particulière: le prix de pétrole, la récession, et l’accélération de la pénétration de l’Internet (haut débit) et de la mobilité.  Si la pénétration de 28.0% aux États-Unis est impressionnant, la Belgique (si proche) est au-dessus à 30.6%.  Voici ci-dessous une graphique réalisée par Gartner de la pénétration dans les pays européens, plus les Etats Unis et le Japon.  L’Europe en moyenne aurait une pénétration à 18.3% en 2010 selon cette graphique.  Ainsi, on peut dire que le phénomène est bien répandu.  Pourtant, la France a l’un des taux les plus faibles parmi les pays développés à 8.9% ; seule l’Italie a un score plus bas.

Telework statistics in the world

Nathalie Kosciusko-Morizet avait annoncé, lorsqu’elle était Secrétaire de l’Économie Numérique, vouloir accélérer l’adoption du télétravail en France et il y a un projet de loi dans ce sens.  Pour l’instant, la loi n’a pas vu le jour.  Entretemps, la France continue à peiner.

Quels sont les freins contre le télétravail en France?

Il est certain que le problème est principalement culturel car la technologie, l’équipement et l’infrastructure sont disponibles, et les processus à mettre en place connus. Cependant,  il existe un attachement fort à la présence physique au bureau par le management, mais aussi par les employés.  Il est ancré dans un système vertical où, en sortant de l’école, le français est formé et recruté pour un seul métier/une seule voie. Il aspire à travailler simplement pour l’une des grandes institutions (soit l’état, soit une grande entreprise).  Le statut (qui est considéré noble) est lié à son lieu de travail. Tout comme l’hésitation d’être entrepreneur, le Français semble attacher plus d’importance au nom au-dessus de la porte, et l’adresse de son travail.  Puisque ça marche assez bien ainsi, il n’existe pas une motivation suffisante pour vouloir changer d’habitudes.  Le changement serait synonyme de perte de privilèges, la chasse gardée des syndicats.  Derrière cette réticence pour le télétravail, il y a une crainte — différente selon la position.  Pour le management, il y a la peur du manque de contrôle.  Pour le salarié, outre l’aspect d’appartenance et de contact social, il y a la peur d’être invisible, oublié par la hiérarchie avec le risque de passer à coté d’une promotion éventuelle.  Dans tous les cas, je résumerai la situation par une manque de confiance mutuelle.

Quels changements seraient nécessaires pour accélérer l’adoption du télétravail en France?

En attendant une loi (car tout se légifère de tout façon), je caractériserais en 5 étapes les changements qui pousseraient la France à adopter le télétravail plus rapidement.

  1. La plus facile à régler est la technologie. Si pas tout le monde est encore équipé, il s’agit d’une décision budgétaire car la technologie est au point.
  2. Le processus.  Un des points clés pour la mise en place du télétravail est la bon réglage des objectifs.  Les objectifs du salarié doivent être clairement établis et compris pour éviter les mauvaises surprises à l’entretien de fin d’année.  Un deuxième point clé sur lequel beaucoup de patrons doivent travailler est la ponctualité car le bon fonctionnement du travail à distance demande une rigueur notamment pour les appels en conférence (visio ou pas).
  3. Une crise.  Il pourrait s’agir d’inflation des prix de l’énergie, en particulier le pétrole ou bien de grèves, ou bien des perturbations climatiques sévères. Je verrais les Comex prendre au sérieux l’avantage d’une force de travail « distribuée, » qui pourrait poursuivre le travail à di stance.
  4. L’espace. L’espace coute cher. Louer des espaces dans les centres urbains est à gèrer avec grande prudence ; les besoins en immobilier évoluent dans tous les sens. L’adaptabilité est décisive pour les budgets.  Avoir une marge de manœuvre grâce au travail à distance serait un souffle pour la santé de l’entreprise.
  5. Le temps (… c’est de l’argent.)  De toute façon, avec le temps, quand les jeunes génération prennent le relai et tiennent les rênes du management, ils vont naturellement accepter — voire exiger — le télétravail.

Je reste convaincu que l’état d’esprit nécessaire pour le bon fonctionnement du télétravail est similaire à l’état d’esprit du web communautariste (dit « web 2.0 ») : à savoir, capable de socialiser « virtuellement, »  avoir l’esprit de partage et de collaboration, et une aisance avec l’apprentissage à distance et les logiciels dans le nuage (‘cloud’)…

Il est évident qu’une fois la nouvelle génération « digital native » a accédé au pouvoir, vu leur aisance avec la technologie et l’envie d’un meilleur équilibre de vie, on verra une plus grande acceptation et motivation d’instaurer les conditions nécessaires (l’équipement, le processus et l’organisation) pour le télétravail.

Avec la compétition pour les talents de demain, les entreprises qui auront compris l’intérêt du télétravail auront un avantage certain dans le recrutement et rétention de leurs employés.  Qu’en pensez-vous de l’importance du télétravail comme avantage compétitif à l’avenir?  De quoi a besoin pour que le télétravail se répand davantage en France?

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Pour plus de lecture sur le sujet voici un très bon article écrit par Yann Gourvennec, chez Orange Labs où vous trouverez également un entretien en vidéo réalisé par Orange-Business.tv de NKM.  Vous pouvez aussi consulter ZeVillage.net, un site communautaire autour du télétravail (qui visiblement voudrait migrer vers un réseau social autour du sujet) et qui répertorie les lieux de télé-centres en France.  Et enfin, une présentation « Nomadisme et Télétravail » faite par Nicole Turbé-Suetens (juin 2010).

Je rajoute également un entretien en vidéo avec Nicole Turbé-Suetens, expert européen sur le télétravail, est le co-auteur du livre « Le télétravail en France. » (merci Yann).  Cet entretien de 4+ minutes est réalisée par Xavier de Mazenod.

9 réflexions sur « Le Télétravail en France – Une vraie opportunité à saisir »

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  2. Le télétravail est une réelle opportunité en fonction du poste du salarié et de son implication dans des projets nécessitant l’intervention d’un ou plusieurs collaborateurs.

    Il permet en effet un gain de temps en termes de transport ce qui induit moins de stress et une meilleure concentration dans son travail selon moi. L’avantage écologique est bien évidemment à souligner, ne serait-ce qu’en s’intéressant l’état du trafic sur le périphérique aux heures de pointes.

    Le principal inconvénient serait la perte de contact avec ses collègues qui participent grandement à l’intégration et à la mise en confiance d’un employé. Le fait d’être oublié par la hiérarchie dans le cas du télétravail me semble peu probable dans le sens où un salarié qui se rend tous les jours à son travail n’est pas obligatoirement sollicité visuellement par son responsable (fréquente utilisation de mail, téléphone et intranet).

    Pour ce qui est de l’entrepreneuriat, il me semble peu évident et peu entraînant de situer son lieu de travail chez soi. En effet, un auto-entrepreneur est son propre chef, il a donc besoin d’une motivation autre pour travailler chaque jour. Le fait de rester chez soi ne l’aidera certainement pas dans cette démarche. Ainsi, il lui faut trouver un but comme celui de se rendre à sur son lieu de travail.

    Concernant la génération Y, le fait qu’elle se sente à l’aise avec les nouvelles technologies est une chose, le fait d’avoir des repères tel que de se rendre à son travail tous les jours en est une autre. Je pense qu’il est indispensable pour une partie de cette génération d’acquérir certains rouages, du moins en début de carrière.

    Enfin, le télétravail devrait d’après moi être instauré ou du moins autorisé selon un planning avec une semaine séparée entre temps travaillé sur le lieu de travail et temps travaillé à son domicile. Il pourrait être proposé dès la signature d’un nouveau contrat. Cette proposition de télétravail faciliterait certainement l’organisation de familles avec enfants par exemple.

    Dans une démarche d’optimisation du trafic routier, il serait possible d’instaurer l’obligation pour un employé – sédentaire – de posséder un logement dans un rayon kilométrique restreint (dans le cas de voyages en voiture)et dans le cas contraire d’imposer le télétravail. Ce dernier point est une ouverture sur l’utilisation plus fréquente des transports en commun, associée au télétravail, comme éléments de soutien au trafic routier.

  3. @Eve: plein de bonnes suggestions. En effet, il ne faut pas occulter l’importance du travail ‘présentiel’ et le besoin/l’avantage pour les nouveaux recrus de se former aux cotés de son chef. Qu’il y ait signature de contrat ou loi qui impose, le vrai souci serait de rendre le télétravail agréable et efficace de facto.

  4. je trouve aussi que le télétravail est vraiment intéressant à proposer aux employés: beaucoup d’économies, et surtout, une grande praticité pour les employés.
    Mais comme Eve, je trouve que des horaires, des collègues, un bureau, sont nécessaires pour bien travailler. Je connais plusieurs personnes qui travaillent de chez eux, artisan, artiste, ou employé. en fait j’ai l’impression que pour ceux qui ont des enfants, c’est un vrai avantage. Cependant, ceux qui passent la journée seuls devant leurs outils ont plutôt l’impression d’une déssocialisation: tu parles de socialiser virtuellement, mais cela aussi prend du temps, et ne s’adapte pas à tous les métiers: mes amis artisans ou artistes passent leur journée entre leur télé et leurs outils ou leurs pinceaux, et s’ils font une pause pour parler à des gens sur internet, c’est bien sur une respiration, mais aussi un vrai moment qu’ils ne passent pas à travailler. D’ailleurs on connait de plus en plus de lieux pour que les jeunes entrepreneurs se retrouvent et puissent échanger: c’est bien que regarder son mur et son ordinateur toute la journée est pesant, et que l’interaction aide aussi à la productivité!

    Et puis la signature d’une entreprise est aussi son esprit d’entreprise: n’est ce pas perdre sa personnalité que de laisser tous les employés travailler de chez eux?

    En fait je suis partagée: le télétravail représente plus de liberté, et en même temps peut devenir une contrainte. un télétravail partiel dans la semaine pourrait représenter donc une alternative intéressante, mais est ce que les employés ne perdent pas beaucoup de productivité chez eux, s’ils peuvent justement passer une ou deux journées chez eux par semaine?

  5. @Emmanuelle, Je suis tout a fait d’accord qu’on ne peut rester séquestrer devant son ordinateur… Le tout est de trouver un bon équilibre – une flexibilité pour le faire quand cela rend la vie plus agréable et le travail, en fait, plus efficace. Quand ils mesurent combien font du télétravail, ils comptent à partir d’un jour par mois. Donc, on est bien dans une forme de travail « blended » ; c’est à dire une partie « à distance » et le reste sur place, au bureau.

  6. Je pense que le télétravail est un progrès technologique énorme, mais aussi une forme de travail qu’il faudrait adopter rapidement. Les jeunes diplômés arrivant sur le marché du travail ont les compétences pour s’adapter rapidement. Je suis totalement pour ce type de travail. D’une part ça me plairait, mais cela est peu important, et d’autres part les cadres français en ont besoin, et le réclament indirectement. Je dis cela en m’appuyant sur le livre « L’open space m’a tuer » de Alexandre des Isnards et Thomas Zuber.

    Pour résumer rapidement, les jeunes diplômés des années 80 étaient prêts à tout pour réussir, et occupaient des postes à responsabilités dans des entreprises prestigieuses, ils auront pu obtenir les clés de l’économie française. Cependant, aujourd’hui, ils prennent leurs RTT, refusent des promotions et pensent que la vie est ailleurs. Le stress au travail est plus présent que jamais, cela implique: malaises au travail, arrêts maladies répétés, démissions….

    Ces cadres quittent leur société afin de créer eux-mêmes leur entreprise, ne serait-ce pas une forme de télétravail ?

    La France est un des pays avec la meilleure productivité horaire, d’après KPMG elle est première d’Europe en terme de coûts (grâce à la productivité), mais à quelle prix? Elle est également le 1er consommateur européen d’antidépresseurs. Le nombre de suicide a augmenté de 40% entre 1976 et 1985, même si il a tendance à baisser, le nombre de tentatives augmente.
    On peut penser que le télétravail pourrait être un remède à ces tristes statistiques.

  7. Le télétravail reste, malgré un développement ces dernières années, peu présent car il s’agit d’un sujet soumis à de nombreuses polémiques dans les entreprises, mais cependant plus ou moins notable en fonction de l’organisation.
    Les avantages, les freins et les changements à apporter à cette pratique ont été particulièrement bien évoqué dans ce texte.
    Il me parait en effet primordial de faire évoluer les pratiques professionnelles vers une pratique du travail à domicile car elle comporte des avantages certains, sans négliger un temps de présence en entreprise, facteur primordial dans les relations socioprofessionnelles.
    Nous pouvons alors nous poser comme problématique les pratiques à faire évoluer dans ce sens pour permettre aux télétravailleurs de garder, voire optimiser, leurs performances.
    Rigueur, connectivité, rapport sur les journées passées en télétravail, objectifs et développement des visioconférences à domicile seraient des facteurs de succès à cette pratique moderne, déjà largement utilisée dans certain pays.
    Le développement d’une loi sur le sujet permettrait en effet de caractériser et définir le télétravail et rendre ainsi cette pratique fonctionnelle dans les entreprises.
    Pour ma part, je préconise cette situation qui permet de bénéficie de nombreux avantages, tout en conservant un nombre de jour de présence en entreprise définit pour garantir les objectifs et maintenir une culture d’entreprise qui s’avère être très profitable.

  8. Aujourd’hui le télétravail souffre d’une mauvaise image. En effet il est difficile d’associer management et distance. Je pense que le principal frein est la méconnaissance des outils disponible. En effet on peut facilement s’en rendre compte par exemple avec la visioconférence qui n’est pas très utilisée. Il existe beaucoup de réunions qui font déplacer des salariés de l’entreprise alors que ce système pourrait être mis en place facilement avec un retour sur investissement rapide.
    Le télétravail devrait se démocratiser avec l’arrivé de nouvelles générations qui souhaitent développer le travail à domicile pour avoir plus de confort (type génération « Y »), ou avec la recherche de compétitivité des entreprises qui peuvent faire de nombreuses économies.

  9. @Valérian: des propos extrêmement justes et clairs! Pour les cadres qui partent pour lancer leur entreprise, c’est plutôt pour fuir le management « sclérosé » qui refuse justement d’accepter le télétravail… Le télétravail pourrait aider à améliorer le cadre du travail, mais bon, il en faudrait bien plus pour rendre le bureau « a great place to work… »!! Comme dit Sarah, il faut tout de même avoir du présentiel, donc on ne peut pas adresser une mauvaise ambiance en se déplaçant à la maison (où un lieu de travail décentralisé)!

    @Sarah: J’espère qu’on pourrait agir sans avoir recours à la loi. Je trouve les deux mots « rigueur et connectivité » très important en effet… Les rapports quotidiens me paraissent liés à la méfiance ‘habituelle’ du management. Selon moi, le télétravail ne fonctionnera pas tant que la confiance ne s’installe pas — et ceci passera par l’établissement de bons objectifs clairs (sur une durée spécifique) avec un engagement mutuel et transparent.

    @Thomas: totalement en accord avec vous… Mais, ça serait encore plus intéressant que le management actuel se rend compte de l’intérêt que porte le télétravail au lieu d’attendre, car ça demande tout de même de l’apprentissage (du ‘change management’) et par la suite les bénéfices seraient plus vites compris.

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