La Digitalisation de la Presse — En Quête de Solution

Télématin (France 2) a diffusé un reportage le 9 janvier 2016 sur l’état d’aLogo-Télématinvancement des journaux (officiellement « la presse écrite ») en 4 pays, et puis a fait un comparatif avec la France. « Comment les journaux résistent-ils face à Internet ? » Quels pays choisir, alors, pour évaluer le tournant digital des médias et la digitalisation de la presse ? Personnellement, j’aurais pris des pays tels que la Norvège (Schibsted) l`Allemagne, les États-Unis, la Corée du Sud ou encore l’Angleterre. Dans ces pays, le tournant digital est en plein fouet depuis un certain temps, et les médias ont dû prendre des grands virages face à une population digitalisée. Par curiosité, j’aurais peut-être voulu connaître l’état d’avancement en Chine et la Russie, là où il y a des enjeux de taille autour de la liberté de presse.

Mais, Télématin a choisi de regarder…. (roulement de tambour)…

La Grèce, l’Italie, l’Inde et le Canada

Lequel de ces pays est un titan du digital, reconnu mondialement pour ces avancées technologiques et/ou digitales ? Quand on parle de la presse, c’est vrai qu’il y a une histoire à raconter quelque soit le pays. C’est normal. Par les médias, on a un aperçu sur la culture … On peut « lire » beaucoup dans les médias, pas simplement de par ce qui est écrit, mais dans la liberté, le contrôle et par la passation de l’analogue au digital. Mais, aurait-il été l’objectif de la chaîne France 2 de mettre les médias en France en meilleure lumière par rapport à ces quatre exemples versus des pays plus en avance ?

L’ANALYSE DU DIGITAL – PROXY DE L’ANALYSE NORMALE?

C’est vrai qu’analyser comment la presse écrite se comporte permet une certaine lecture de comment le pays se comporte de façon générale vis-à-vis de la disruption digitale. En effet, les médias étaient au premier rang pour faire face à l’âge numérique. C’est au milieu des années 1990 que l’Internet a commencé à perturber l’industrie des médias (journaux, livres, musique…). Depuis 20 ans, la presse écrite vit une crise sans répit. Il y a beaucoup d’exemples de fermetures. Il y a même un site dédié à ce sujet: Newspaper Death Watch ou encore une rubrique sur The Guardian.

La presse écrite à l’air [sic] du digital ?

Le reportage de Télématin a cherché à comprendre comment la presse écrite « survit » dans l’ère digitale. Mais, sur les 4 pays choisis dans le reportage de Télématin, seulement le Canada peut être considéré un pays « moderne » en matière du digital. Pour le reste, on est sur des modèles chroniquement anciens.

La question fondamentale sous jacente est la liberté de la presse face à l’équation économique, le contrôle des récits et de l’opinion publique. En Grèce, comme j’ai identifié dans un billet précédant intitulé, « La Liberté de Presse, Comment Bien Se Défendre, » le problème n’est pas la digitalisation de la presse, mais la liberté de celle-ci avec un patronat de barons sans scrupule. Pour l’Italie, je note que le nom de Berlusconi n’a même pas été soupiré pendant le reportage. Pour l’Inde, ils n’ont pas cité IndiaTimes.in, la version digitale du Times of India qui est le journal anglophone avec la plus grande circulation quotidienne au monde. A noter que IndiaTimes.in est actuellement le 106è site sur les palmarès mondiaux (selon Alexa) en matière de trafic. Bref, hormis l’histoire de La Presse au Québec* qui est passé totalement au digital pour les éditions quotidiennes dans la semaine, le reportage s’est concentré sur comment le papier se maintient. Autrement dit : comment on peut résister au changement et rester dans le 20e siècle !

La liberté digitale ?

Le tournant digital de la presse est indubitablement lié à l’aspect transfrontalier et poreux de l’Internet. Les barons et gouvernements dans les pays qui jouissent d’une liberté sur le Net (en vert en dessous, carte par FreedomHouse) ont plus de mal a priori à contrôler les messages – quand bien même ces médias leur appartiennent. Heureusement, nous avons une certaine transparence. En tout cas, les citoyens ont la liberté de lire et écrire ce qu’ils veulent. Cependant la liberté ne résout en rien la difficulté des médias à survivre, économiquement parlant. Non sans ironie, on pourrait penser que la digitalisation de la presse met en péril la liberté de la presse.

digitalisation de la presse

Les modèles de business ne cessent de migrer. Les choix sont généralement entre la solution totalement payante (Mediapart, Wall Street Journal), payant avec des accès gratuits (ex New york Times), la gratuité entière en ligne (The Guardian…) ou la gratuité en ligne et en papier (ex Direct Matin, 20 Minutes…). Mais la réalité est que le papier est toujours la source primordiale des revenus. Encore aujourd’hui, 93% des revenus des journaux proviennent du print. Les revenus de la publicité digitale grimpent, +8.5% en 2014 et +60% depuis cinq ans…. Mais c’est toujours très faible. (Source Guardian)

la digitalisation deS medias… a venir: la television

Si la presse écrite était au premier rang pour confronter la numérisation des contenus et une diffusion/distribution par l’Internet, la télévision est au deuxième rang. Le contenu en vidéo s’apprête autant au numérique que l’écrit, avec le bémol de la bande passante. Si on veut voir comment la télévision va devoir prendre le tournant digital, mieux vaut NE PAS regarder les cas de l’Italie, la Grèce et l’Inde…. En revanche, il est certain que nul pays n’a la solution parfaite… A benchmarker plutôt (quand même) les pays « modernes » pour essayer de travailler ensemble sur une bonne solution qui permette cet équilibre compliqué de l’équation économique, l’audience … et l’indépendance éditoriale au moins pour les chaînes sérieuses.

*A noter que le journal de Seattle, Le Post-Intelligencer, a fait la même chose, mais plusieurs années avant, en 2009.

La Liberté De Presse – Comment Bien La Défendre ?

La Pologne est en train de vivre un moment délicat, s’agissant du décret signé par Liberte de presse Polognele Président Andrzej Duda, où l’état prend le contrôle des médias publics. Ici l’article paru dans Le Monde. Le contrôle — et qui est propriétaire — de la presse est un des plus grandes problématiques au niveau systémique des nations. Le cas de la Pologne est dérangeant au plus haut pour ce pays à haut potentiel. Cependant, le contrôle et la possession des médias est un problème de taille dans plein de pays. La Pologne, jusqu’alors relativement considérée « libre » (46e rang) selon World Freedom Press, se verra chuter radicalement en 2016.

Dans un reportage sur l’émission Télématin (France 2) ce samedi dernier sur l’état d’avancement de la presse écrite en 4 pays étrangers, ils ont traité le cas de la Grèce, pays à l’origine de la notion de la démocratie. Dans ce reportage sur la Grèce, on a témoigné que le nombre de journaux imprimés est pléthorique. Ils ont en effet 13 quotidiens sportifs nationaux, avec 2 à 3 journaux par équipe de football. Sur le plan de presse nationale, « il y a 19 quotidiens nationaux généralistes, 8 économiques, 1 satirique, 23 hebdomadaires et 44 journaux régionaux. » Le journalisme grec est largement politisé et contrôlé par des hommes de pouvoir. Les éditeurs du premier journal national, ProtoThema, déclarent recevoir fréquemment des menaces terribles. Les journaux servent avant tout les intérêts des grands barons (qui sont propriétaires d’entreprises, équipes sportives, entreprises de Liberte de presse Grecetravaux publics, etc.). Selon le reportage, signé Alexia Kefalas et H. Katsigiannis, la Grèce serait classée « 193e au rang des pays jouissant de la liberté de la presse. » Faux. Il n’y a même pas 193 pays dans le baromètre. Les reporteurs se sont trompées : la Grèce ne se place qu’au 91e sur 180 pays, utilisant le classement annuel par World Press Freedom. Cela n’empêche que la Grèce est très mal notée. A noter que la Grèce est tombée 56 places depuis 2009 et se situe en-dessous seulement la Bulgarie (106e) parmi les pays de l’UE.

Le lien entre les média et entrepreneur / industriel n’est point une infliction uniquement grecque. Sans parler de Rupert Murdoch ou James Packer, aux Etats-Unis, Jeff Bezos s’est emparé du Washington Post. Et encore, General Electric et Disney font parti de l’oligarchie des 6 propriétaires qui détiennent 90% des médias aux Etats-Unis.

LA LIBERTÉ LIÉE AUX ENTREPRISES ET LA POLITIQUE

Et pour la France ? Elle est notée au 35e rang, juste une place au-dessus des Etats-Unis. Il m’a toujours paru compliqué de comprendre le paysage des médias en France et quelle était la part d’indépendance vis-à-vis des entreprises et de la politique. Quelle est la véritable liberté d’expression ? Dans le tableau ci-dessous, j’ai compilé ce que je comprends par les plus grands joueurs, aidé par une bonne infographie du Nouvel Obs (et mon ami Olivier Cimelière). C’est un tableau qui bouge, vu les achats par les uns et les autres.

liberte de presse

En haut du tableau, il y a l’homme de pouvoir (les barons français, disons). En gris (2e ligne), on trouve les entreprises sous leur contrôle. Enfin, en 3e ligne, les médias principaux détenues. Le souci invisible de ce tableau — et bien difficile d’y voir clair — est le lien entre ces hommes et les hommes et femmes en politique. Selon cet article sur Agoravox (2010), Arnaud Lagardère aurait été qualifié de « frère » par Nicolas Sarkozy. Bernard Arnault était témoin au mariage entre Sarkozy et Bruni. Martin Bouygues est parrain d’un des fils de Sarkozy. Pierre Bergé est connu pour sa proximité avec François Hollande. Serge Dassault, 90, sénateur actuellement, a également un fils député à l’Assemblée Nationale. Selon l’article, François Pinault aurait des liens des deux cotés politiques, notamment avec le président actuel. Le fils François-Henri Pinault, pour sa part, aurait des liens tissés avec Arnaud Montebourg. Et cetera. Les liens sont de toute évidence étroits entre l’industrie, les médias et … la politique. Certains hommes tentent plus que d’autres d’intervenir dans la ligne éditoriale de leurs journaux. D’autres préfèrent utiliser les médias pour interférer dans la politique. En tout état de cause, les lignes de liberté paraissent bien floues.

LA TRANSPARENCE OBSCURE

Assurer la bonne indépendance de la presse reste un élément critique dans la démocratie. Si la presse n’est pas pressée de parler de ce manque de liberté chez nous, on aura des vrais soucis à se faire. Fort heureusement, il existe encore des titres indépendants, tels Mediapart, Le Canard Enchaîné, Marianne et encore Charlie Hebdo… Mais, la circulation de ceci est assez restreinte. Si la liberté de presse est remise en cause et que la presse n’est pas capable de critiquer librement, le danger de statisme et corruption profonde s’étale. Si la Grèce est le paroxysme du pire dans un état « moderne et démocratique, » le cas de la Pologne est un mise en garde pour nous autre.

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Damien Van Achter @Davanac – enseignant digital et tech spotter pour Netexplo (MDF83)

Minter Dialogue #87

damien van achter - NETEXPLO UNABCet entretien est avec Damien Van Achter, ex-journaliste et enseignant digital à l’Université de IHECS en Belgique. Damien, qui a fait un très beau discours TEDx « Human Hotspot », est également membre du réseau UNESCO Netexplo Advisory Board (UNAB), participant activement dans la recherche des nouvelles initiatives et l’innovation digitale pour l’Observatoire NETEXPLO. Dans cet entretien, nous parlons du métier du journaliste, l’activité des start-ups, le storytelling, l’apprentissage en ligne, issu de l’approche spéciale de Damien qui mélange son passé de journaliste, entrepreneur et enseignant. Damien est un homme engagé avec une belle énergie. Un homme à suivre.

Et, si vous avez aimé cet entretien, merci de prendre quelques instants pour le noter sur iTunes! Vous pouvez vous abonner au podcast Minter Dialogue ici par iTunes.

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