Une arrivée qui donne le ton
Il ne faut pas longtemps, en arrivant à Paris, pour ressentir un certain malaise. La ville demeure magnifique, vibrante, unique par son histoire, ses quartiers, ses cafés et sa capacité à faire cohabiter tant de vies différentes. Mais, au quotidien, quelque chose semble s’être durci : les déplacements sont devenus plus tendus, l’espace public plus disputé, et la courtoisie parfois plus rare.
L’arrivée à la gare du Nord en donne souvent le ton. La gare est sale, encombrée, traversée par des personnes qui ne voyagent pas mais cherchent à vendre, solliciter ou, parfois, intimider. La file des taxis paraît mal organisée. Dès les premières minutes, le visiteur fatigué se sent moins accueilli que mis à l’épreuve.
Dans le taxi, le chauffeur se plaint volontiers : des embouteillages, des vélos, des trottinettes électriques… Lors de mon dernier voyage, je lui ai alors parlé de la difficulté qu’éprouve ma femme à se déplacer avec son handicap, notamment lorsqu’on utilise son fauteuil roulant. La réponse, ou plutôt l’absence de réponse, en disait long.
Une ville où chacun défend son territoire
La mobilité est devenue une affaire de camps : automobilistes contre cyclistes, cyclistes contre piétons, livreurs contre tous les autres. Or une ville ne devrait-elle pas d’abord être pensée pour celles et ceux qui y vivent, quels que soient leur âge, leur condition physique ou leur moyen de locomotion ? De plus en plus, la ville semble basculer en hôtel touristique avec, pour le reste, des gens malheureux ou, pire, malfaiteurs. Sans parler des sans abri.
Pour les piétons, le passage clouté n’offre plus du tout la protection qu’il promet. Sauf feu rouge clairement contraignant, nombreux sont les véhicules — voitures, deux-roues motorisés, vélos et trottinettes — qui considèrent le piéton comme un obstacle. Même certains policiers semblent se résigner, avec un haussement d’épaules, à cette réalité qui n’est guère nouvelle.
Marcher à Paris est devenu un sport, souvent peu agréable. Les terrasses de restaurants empiètent sur les trottoirs ; certains sont dégradés, troués ou sales. Pour une personne en fauteuil roulant, avec une poussette, une canne ou simplement des bagages, le parcours peut rapidement tourner à l’épreuve d’obstacles. Traverser la rue exige une vigilance constante.
Une incivilité ordinaire
Hier, une expérience banale en apparence l’a confirmé. Je sortais à pied pour faire quelques courses. En quittant mon immeuble, j’ai traversé alors que le feu piéton était rouge — une imprudence dont je prends la responsabilité. Il n’y avait toutefois aucune voiture dans la rue. Une moto arrivait, son clignotant indiquant qu’elle allait tourner à gauche avant mon passage.
À mi-chemin, j’ai compris qu’elle ne tournerait pas. J’ai donc fait un léger écart pour lui laisser davantage d’espace, tout en lui faisant un petit signe pour lui prévenir de son clignotant. Le motard s’est arrêté brutalement et s’est mis à hurler : « Vous avez un problème ? »
Avec calme, bien que surpris par son agressivité, je lui ai expliqué qu’il roulait avec son clignotant allumé. « Ah oui ? », a-t-il répliqué sur le même ton. J’ai répondu que mon geste était simplement bienveillant. Il a fini par crier : « Autant pour moi ! », sans la moindre expression d’apaisement ou d’excuse véritable. La phrase ne suffit pas ainsi.
J’ai poursuivi mon chemin avec le sentiment d’avoir été agressé pour avoir voulu rendre service.
Des témoignages qui se recoupent
Je ne prétends pas que Paris soit uniquement hostile. Beaucoup d’habitants restent attentionnés, patients et solidaires. Mais les témoignages convergent. Une visiteuse canadienne me disait récemment : « J’adore Paris, mais je n’ai jamais autant eu l’impression de devoir me battre pour avancer sur un trottoir. »
Un habitant du 11e arrondissement résumait ainsi son sentiment : « On a gagné des pistes cyclables, mais on a perdu la conscience des autres. » Une mère de famille du 15e ajoutait : « Avec une poussette, il faut sans cesse négocier avec les terrasses, les vélos et les scooters. »
Retrouver le sens du commun
Le problème n’est pas le vélo, ni la trottinette, ni la voiture en soi. Le problème est l’effacement progressif de la règle commune : ralentir, regarder, laisser passer, s’excuser, reconnaître la fragilité de l’autre.
En août, lorsque Paris est supposée respirer un peu mieux, on devrait pouvoir s’y promener avec plaisir. C’est surtout le temps des touristes. Une ville accueillante ne se mesure pas seulement à ses monuments ou à ses infrastructures : elle se juge aussi à la manière dont chacun y traite les autres. Paris doit redevenir vivable pour tous — piétons, personnes à mobilité réduite, cyclistes, automobilistes, visiteurs et habitants.