Lorsque j’ai publié la première édition de Heartificial Empathy en 2017, l’expression « empathie artificielle » m’a valu bien des haussements de sourcils. Un oxymore, disait-on. Une contradiction dans les termes. Les machines calculent ; les humains ressentent. Fin de la discussion.
Eh bien, la discussion ne s’est pas arrêtée là. Elle a explosé.
Aujourd’hui, l’empathie artificielle n’est plus une curiosité réservée aux philosophes et à quelques auteurs provocateurs. Elle est devenue un phénomène éditorial, un champ de recherche en plein essor, un aimant à capital-risque et, de plus en plus, un casse-tête pour les régulateurs. Alors, que s’est-il passé ? Et faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter ?
Voici les preuves. À vous de juger.
Les rayons de la librairie se remplissent
Tapez « artificial empathy » (en anglais) sur Amazon et vous obtenez désormais 34 résultats. Cela peut sembler peu, jusqu’à ce que l’on regarde les dates. Sur les 14 titres datés de la première page, neuf sont parus en 2025 ou 2026. On y trouve The Rise of Emotional AI: How Artificial Empathy Is Rewiring Our Minds (août 2025), Echoes of Artificial Empathy: The Illusion of Feeling in a Machine’s Mind (juillet 2025), Artificial Empathy: How AI Is Transforming Mental Health (septembre 2026), et même deux titres de février 2026 qui posent un « paradigme fonctionnel » de l’empathie des machines. Un ouvrage collectif universitaire, Empathy and Artificial Intelligence: Challenges, Advances and Ethical Considerations, est sorti en septembre 2026.
Eh oui, niché parmi eux, on trouve la deuxième édition, largement remaniée, de mon propre Heartificial Empathy (parue en français sous le titre L’Empathie au cœur de l’intelligence artificielle). Elle est sortie en 2023, l’année où ChatGPT a conquis le grand public, quand la question est discrètement passée de « les machines peuvent-elles être empathiques ? » à « que se passe-t-il maintenant qu’elles semblent l’être ? » J’avoue un sourire en coin. Ce qui ressemblait autrefois à un drapeau solitaire planté dans le sol attire désormais une sacrée foule.

Et en français ? Le rayon est plus mince, mais il existe, et il a souvent eu de l’avance sur le monde anglophone :
- Le Jour où mon robot m’aimera. Vers l’empathie artificielle, Serge Tisseron (Albin Michel, 2015) : le psychiatre s’interroge sur ce qui se passe lorsque nous prêtons des sentiments aux machines, et sur les dérives d’un attachement à sens unique.
- Vivre avec les robots. Essai sur l’empathie artificielle, Paul Dumouchel et Luisa Damiano (Seuil, coll. « La Couleur des idées », 2016) : deux philosophes examinent les robots sociaux comme partenaires d’échanges affectifs, et ce que cela révèle de nos propres émotions.
- Les Robots « émotionnels », Laurence Devillers (Éditions de l’Observatoire, 2020) : une chercheuse en IA passe en revue les machines qui détectent et simulent nos émotions, de la santé à l’intimité, et pose la question éthique.
Google aussi est à l’écoute
Les livres sont un signal. Ce que les gens tapent dans un moteur de recherche à minuit en est un autre. Sur Google Trends, l’intérêt mondial pour « AI empathy » est resté quasi imperceptible pendant des années : une moyenne annuelle inférieure à 1 (sur l’échelle de 0 à 100 de Google) jusqu’en 2022. Il est monté à environ 2 en 2023, à près de 4 en 2024, puis a bondi à 24 en 2025. En mai 2026, il a atteint son record absolu de 100, et il reste nettement au-dessus de tous les niveaux antérieurs à 2025. « Artificial empathy » et « empathic AI » dessinent la même courbe en crosse de hockey, à partir de bases plus modestes.

En résumé, on est passé d’une question que personne ne se posait à une question que l’on se pose pratiquement tous les jours.
Et en France ? J’ai posé la même question à Google Trends, sur la même période (janvier 2015 à octobre 2026), avec les termes français. Résultat : presque le silence. Les mots français restent pour la plupart sous le seuil de volume de Google, qui ne renvoie alors aucune donnée. Ce qui est parlant, c’est que les Français qui s’intéressent tout de même au sujet le cherchent… en anglais.
- « empathie artificielle », « IA empathique » et « intelligence artificielle empathique » : volume insuffisant en France, aucune donnée exploitable sur la période.
- « empathie IA » : des données sur deux mois seulement (un pic isolé en août 2021, puis une trace en octobre 2026), trop peu pour parler de tendance.
- « AI empathy », tapé depuis la France : rien avant novembre 2025, puis présent chaque mois jusqu’en juillet 2026, avec un pic en mars 2026.
- « empathie » seul, pour le contexte : un intérêt stable, entre 19 et 24 sur 100 en moyenne annuelle de 2015 à 2024, 32 en 2025 (avec un pic à 100 en septembre 2025), puis retour à 22 en moyenne en 2026.
Source : Google Trends, France, janvier 2015 – 22 octobre 2026, données mensuelles relevées le 27 octobre 2026. Chaque terme est indexé de 0 à 100 sur son propre maximum.
Les chercheurs n’arrêtent plus de publier
Si vous voulez savoir où va une idée, suivez les universitaires. Grâce à l’index de recherche ouvert OpenAlex, j’ai compté, année par année, les travaux scientifiques contenant l’expression exacte « artificial empathy ». En 2015, il y en avait 5. En 2022, 81. En 2025, 397. Et 2026, alors qu’il reste encore deux mois, en compte déjà 479. « Empathic AI » est passé d’une poignée à 310 depuis le début de l’année.

Trois études, en particulier, ont mis le feu aux poudres.
En 2023, JAMA Internal Medicine a publié « Comparing Physician and Artificial Intelligence Chatbot Responses to Patient Questions Posted to a Public Social Media Forum » (Ayers et al.). Un panel de professionnels de santé a comparé les réponses apportées à 195 vraies questions de patients. Ils ont préféré les réponses du chatbot dans 78,6 % des évaluations, et les ont jugées nettement plus empathiques que celles des médecins. Aïe.
En janvier 2025, des chercheurs de l’Université de Toronto sont allés plus loin dans Communications Psychology : « Third-party evaluators perceive AI as more compassionate than expert humans ». Les réponses de l’IA ont été jugées plus compatissantes, même face à des intervenants de crise formés, et même lorsque les évaluateurs savaient quelle réponse venait de la machine.
Puis est venu le rebondissement. Dans Nature Human Behaviour (2025), « Comparing the value of perceived human versus AI-generated empathy » (Rubin et al.) a mené neuf études auprès de 6 282 participants. Exactement les mêmes mots étaient jugés plus empathiques et plus réconfortants lorsque les gens croyaient qu’un humain les avait écrits. Le simple soupçon que l’IA y avait contribué suffisait à affaiblir le sentiment qu’on se souciait d’eux.
N’est-ce pas remarquable ? La machine sait trouver les bons mots. Mais nous voulons toujours qu’ils viennent de quelqu’un qui (du moins le croyons-nous) a choisi de se soucier de nous.
La recherche francophone n’est pas en reste, et elle a même été pionnière sur les agents conversationnels :
- Magalie Ochs, « Modélisation, formalisation et mise en œuvre d’un agent rationnel dialoguant émotionnel empathique », thèse de doctorat en informatique, Université Paris 8, 2007 : l’un des premiers travaux français pour doter un agent conversationnel d’émotions empathiques, à partir de vrais dialogues humain-machine.
- Anne-Sophie Milcent, « Les agents virtuels expressifs et leur impact sur l’induction de l’empathie chez l’utilisateur : application au domaine de la formation médicale », thèse de doctorat, HESAM Université, 2020 : étudie si les expressions faciales d’un humain virtuel suscitent davantage d’empathie chez les utilisateurs de simulateurs de formation médicale.
- Giulia Pavone, Lars Meyer-Waarden et Andreas Munzel, « De l’analyse à l’empathie et à la créativité : la révolution de l’IA dans la pratique et l’enseignement du marketing », Recherche et Applications en Marketing (édition française), vol. 40, n° 1, 2025 : une synthèse de 312 articles qui décrit le glissement d’une IA analytique vers une IA « empathique » (informatique affective, IA générative) en marketing.
Suivez l’argent
Là où vont les chercheurs, les investisseurs ne sont souvent pas loin. En mars 2024, Hume AI a levé 50 millions de dollars en série B, menée par EQT Ventures, et lancé ce qu’elle appelle une « Empathic Voice Interface » : une IA vocale conçue pour lire votre ton et vous répondre sur le même registre.
Le même mois, Microsoft a accepté de verser environ 650 millions de dollars à Inflection AI, principalement pour obtenir une licence sur sa technologie, tout en recrutant la plupart de ses équipes. Le titre de gloire d’Inflection ? Pi, un chatbot présenté comme bienveillant et à l’écoute.
Pendant ce temps, l’économie des applis compagnons est en plein boom. Selon les données d’Appfigures rapportées par TechCrunch, 337 applis de compagnons IA génératrices de revenus étaient en service à la mi-2025, dont 128 lancées dans l’année. Ces applis avaient été téléchargées 220 millions de fois et s’acheminaient vers 120 millions de dollars de revenus en 2025. Replika, Character.AI et leurs cousins ne sont plus des nouveautés ; ce sont des habitudes. Et les analystes voient grand : MarketsandMarkets prévoit que le marché de l’« IA émotionnelle » passera de 2,74 milliards de dollars en 2024 à 9,01 milliards d’ici 2030.
Et maintenant, les freins
Évidemment, quand un sujet chauffe autant, quelqu’un finit toujours par sortir l’extincteur. Le règlement européen sur l’IA (AI Act) interdit désormais les systèmes d’IA qui déduisent les émotions des personnes sur le lieu de travail et dans l’enseignement (article 5), sauf pour des raisons médicales ou de sécurité. En octobre 2025, Character.AI a annoncé qu’elle interdirait aux moins de 18 ans de discuter avec ses bots, face aux inquiétudes croissantes concernant les jeunes utilisateurs. Et une enquête de Common Sense Media, rapportée par Axios, a révélé que 72 % des adolescents américains disent avoir déjà utilisé l’IA comme compagnon.
C’est tout le paradoxe de l’empathie artificielle. Plus elle fonctionne, plus il faut se demander pour qui elle travaille !
Alors, est-elle réelle ?
Voici mon point de vue, près de dix ans après m’être lancé sur ce sujet. Les machines ne ressentent rien. Elles ne font pas de l’empathie « affective » proprement parlant. Mais, s’agissant de l’empathie cognitive, il existe bien plus d’éléments attestant que les machines peuvent faire preuve de cette forme d’empathie. Et elles savent de plus en plus se comporter de façon à ce que nous nous sentions entendus. Ce n’est pas rien. Elles reconnaissent bien nos émotions. Et dans un monde où les médecins n’ont que quelques minutes, où les centres d’appels suivent des scripts et où beaucoup d’entre nous se sentent plus seuls qu’ils ne veulent l’admettre, un système empathique bien conçu peut réellement aider.
Mais l’empathie artificielle ne vaut que par l’intention qui la porte. Est-elle conçue pour vous soutenir, ou pour vous rendre accro ? Pour vous comprendre, ou pour vous vendre quelque chose ? L’empathie n’est pas seulement un sentiment ; c’est une pratique, et elle devrait être jugée sur ce qu’elle fait.

Le vrai risque n’est pas que les machines deviennent trop empathiques. C’est que nous sous-traitions notre propre empathie et que nous oubliions comment la pratiquer nous-mêmes. Pour mettre du cœur dans l’IA, il a toujours fallu commencer par en mettre en nous.
Je vous laisse donc avec une question :
Si une machine peut vous donner le sentiment d’être mieux compris que par les gens qui vous entourent, qu’est-ce que cela dit de la machine ? Et qu’est-ce que cela dit de nous ?
Version originale en anglais : Artificial Empathy: From Oxymoron to Obsession
